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Archives Mensuelles: mai 2013

Le jasmin et la boue. Le jasmin pour ces soldats français d’Algérie, les Turcos. La boue pour ce qu’ils sont venus endurer dans les tranchées du nord de la France. Tout simplement poignant.

Le récit de guerre n’est pas chose aisée. Difficile de demeurer digne, sans tomber dans le voyeurisme ou le dolorisme. Bref, de se cantonner à un objectif entre-deux. Cette bande dessinée y parvient pourtant, égalant, dans la justesse de la description, la fameuse 317e section du regretté Pierre Schoendoerffer, voire même l’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.

Ainsi, grâce au talent du dessinateur Batist Payen et à celui du scénariste Tarek, cette guerre civile européenne, dont l’issue sonna le glas de la civilisation du Vieux continent et des rêves de Mare Nostrum, est ici restituée, non point dans ses grandes heures, mais ses petits moments. Le mal du pays, la nostalgie des proches abandonnés, la peur, l’angoisse, la crainte de ne jamais revenir vivant de l’enfer ; et même si tel pouvait être le cas, dans quel état ? On y voit aussi la fraternité d’armes. Entre les Français de France et ceux du Maghreb, entre les catholiques et les musulmans, entre les uns qui croient au Ciel et les autres qui n’y croient pas. Tout cela est beau parce qu’humain. Tellement humain. Surhumain, parfois, vu le courage déployé par ces Français du lointain venus défendre une patrie tout aussi lointaine. Le moins qu’on puisse dire est que cette dernière ne les accabla pas toujours de reconnaissance : vingt ans après, un second conflit mondial dans lequel ils seraient à nouveau enrôlés et, à peine plus de dix ans plus tard, une autre guerre fratricide.

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Du jasmin : un peu de poésie dans cette putain de guerre.

Turcos, le jasmin et la boue s’ajoute aux albums déjà nombreux qui traitent de la Première guerre mondiale. Mais cette fois-ci, en s’appuyant sur les parcours de l’arrière grand-père et de l’arrière grand-oncle de Kamel Mouellef, aidé au scénario par Tarek (le scénariste de Arthur Benton), les auteurs retracent dans une fiction le rôle joué par les tirailleurs algériens dans cette boucherie. La narration pédagogique alterne entre l’énoncé de faits historiques et l’histoire personnelle et imaginaire des deux soldats, à laquelle s’ajoute à la fin du volume un dossier documenté bien fait sur ce qu’on appelle “les turcos”, au départ les tirailleurs algériens désignés sous ce surnom depuis la guerre de Crimée (1854-1856), auxquels se sont rattachés ensuite les tirailleurs tunisiens. Le dessin et surtout les couleurs de Batist Payen donnent la force à ce récit de facture classique, mis en valeur par une préface de l’écrivain Yasmina Khadra sur le rôle de la mémoire. Qu’est-ce que la mémoire ? “Simplement la preuve que nous n’avons jamais rien compris à la chance d’être en vie, à la chance d’aimer et d’être aimés.” Une leçon d’humanité.

Lucie Servin

De la commémoration à la mémoire | BDSphère.